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Dossier VII · Politesse & civilité

La politesse au quotidien

La politesse ne se joue pas dans les dîners de gala : elle se joue vingt fois par jour, dans une cage d’escalier, à la caisse d’une boulangerie, au bout d’un fil. Voici le détail de ces gestes minuscules — qui salue le premier, qui tend la main, qui passe devant — et ce qu’ils veulent dire.

17 min de lecture 7 chapitres

On imagine volontiers la politesse comme un vernis de cérémonie, réservé aux grandes occasions. C’est exactement l’inverse. Les occasions solennelles sont si rares et si balisées qu’on s’y trompe peu ; c’est la vie ordinaire — la porte, l’escalier, le téléphone, la file d’attente — qui use ou révèle une éducation.

Toutes les règles qui suivent se ramènent à un principe unique, que Jean-Baptiste de La Salle formulait déjà en 1703 : faire passer autrui avant soi dans les détails. Elles n’ont d’autre justification, et c’est pourquoi celles qui ont cessé de servir sont mortes, tandis que celles qui servent encore n’ont pas bougé d’un pouce.

Saluer

Qui salue le premier

La règle est simple et se retient d’une phrase : c’est celui qui arrive qui salue. Celui qui entre dans une pièce, qui rejoint un groupe, qui monte dans un ascenseur, qui pousse la porte d’un commerce.

Lorsque deux personnes se croisent ou se rencontrent, l’usage traditionnel ajoute une hiérarchie : l’homme salue la femme, le plus jeune salue l’aîné, le nouveau venu salue l’ancien. Cette gradation s’est estompée, mais son résidu vit toujours : dans le doute, saluez le premier. On n’a jamais reproché à personne d’avoir salué trop tôt.

Qui tend la main

Ici l’ordre s’inverse, et c’est le point que l’on ignore le plus souvent.

C’est la personne à qui l’on doit le respect qui tend la main la première : la femme à l’homme, l’aîné au cadet, le supérieur au subordonné, la personne recevant à la personne reçue. Tendre la main à un supérieur qui ne l’a pas offerte, c’est le forcer.

Concrètement, on se tient prêt, la main disponible, et l’on répond au geste de l’autre. Si la main ne vient pas, on salue de la tête — et il ne s’est rien passé.

La poignée de main

Ferme sans être écrasante, brève — deux secondes —, la main verticale, le regard dans les yeux. On se lève pour serrer une main : rester assis est une marque de supériorité que rien ne justifie dans la vie ordinaire.

On ne serre pas la main par-dessus une table ni au travers d’une porte : on contourne ou l’on attend. On ne serre pas non plus la main d’une seule personne dans un groupe : on salue tout le monde, ou personne.

L’épidémie de 2020 a fait ce qu’aucun manuel n’avait réussi : elle a rendu facultatif un geste que l’on croyait obligatoire. La salutation de la tête, franche et accompagnée d’un « bonjour » articulé, est aujourd’hui parfaitement admise partout, y compris en milieu professionnel.

Le baise-main

Il subsiste, à cinq conditions strictes que nous détaillons dans notre article consacré au baise-main : il se pratique à l’intérieur seulement, jamais dans la rue ; il s’adresse à une femme mariée et non à une jeune fille ; il ne se fait pas à une femme portant un gant ; les lèvres ne touchent pas la main ; et l’on ne soulève pas la main vers soi — c’est l’homme qui s’incline.

La bise

Elle n’a pas de règle nationale, ce qui la rend redoutable : le nombre varie de deux à quatre selon les régions, le côté de départ change, et son usage en milieu professionnel est en recul rapide depuis 2020.

L’usage sûr consiste à laisser l’autre initier. Entre collègues, la main tendue ou le signe de tête est aujourd’hui la position par défaut ; on ne s’offense pas d’une bise refusée, et l’on ne s’étonne pas d’une bise offerte.

Vouvoyer et tutoyer

Le français est l’une des rares langues à conserver, vivante, une distinction que l’anglais a perdue. Elle est donc chargée de sens : choisir, c’est dire quelque chose.

La règle de la proposition

Le tutoiement se propose ; il ne se prend pas. Et c’est à la personne à qui l’on doit le respect de le proposer : l’aîné au cadet, la femme à l’homme, le supérieur au collaborateur.

Un cadre qui tutoie d’emblée ses équipes tout en étant vouvoyé par elles n’instaure pas une familiarité : il instaure une asymétrie. Le tutoiement descendant unilatéral est, sous l’apparence de la simplicité, l’une des dernières formes vivantes de la hiérarchie de caste.

Passer au tu

La formule est brève : « Nous pourrions nous tutoyer, si vous le voulez bien. » On l’accepte ou l’on décline sans se justifier : « Volontiers », ou « Vous m’excuserez, j’ai du mal à changer — mais cela n’ôte rien à mon amitié ».

SituationUsage dominant
Commerce, service public, inconnu dans la rueVouvoiement
Collègues de même niveau, secteur traditionnelVouvoiement puis tutoiement proposé
Collègues, secteurs créatifs et numériquesTutoiement d’emblée
Relation client, prestataireVouvoiement, même après des années
Beaux-parentsVariable : on suit ce qu’ils proposent
Enfants et adolescents que l’on ne connaît pasVouvoiement à partir de seize ans environ

Où en est l’usage, en France, aujourd’hui.

Se déplacer

La porte

On tient la porte à celui qui suit, sans se retourner de façon appuyée : on garde simplement le battant, on attend d’avoir été relayé, on continue. Celui qui bénéficie du geste remercie d’un mot ou d’un signe : ne pas remercier est la seule véritable faute de la séquence.

Pour une porte que l’on ouvre à quelqu’un, l’usage veut que l’on ouvre et que l’on s’efface ; on n’entre pas le premier « pour montrer le chemin », sauf dans un lieu inconnu.

L’escalier

Deux écoles s’affrontent depuis le XIXe siècle, et les manuels se contredisent. Les uns veulent que l’homme précède en descendant — pour retenir une chute — et suive en montant. Les autres veulent l’inverse, l’homme ouvrant la marche pour éclairer et annoncer.

Puisque les traités ne tranchent pas, tranchons par l’usage : celui qui connaît les lieux passe devant, dans les deux sens. C’est la seule règle qui rende un service réel, et elle dispense d’un calcul que plus personne ne fait.

La rue

L’homme marche du côté de la chaussée. L’usage vient de l’époque où les voitures éclaboussaient et où les fenêtres se vidaient sur le trottoir ; il n’a pas de raison de survivre, et pourtant il survit, parce qu’il est devenu une attention plutôt qu’une protection.

On ne marche pas à trois de front sur un trottoir étroit. On ne s’arrête pas au milieu d’un passage. On ne double pas en frôlant. Ces trois règles, purement pratiques, valent toutes les autres.

L’ascenseur, les transports

On salue en entrant dans un ascenseur, et l’on salue en sortant. C’est un usage français très vivant, et son absence se remarque immédiatement.

On laisse sortir avant d’entrer — dans l’ascenseur, dans le métro, dans un train. On cède sa place aux personnes âgées, aux femmes enceintes, aux personnes handicapées et à celles qui portent un enfant, sans attendre qu’on la demande et sans insister si elle est refusée.

Dans un escalier mécanique ou un trottoir roulant : on se tient à droite, on laisse la gauche libre.

Les gestes de la rue

Ce qui se fait

  • Tenir la porte à qui suit, et remercier quand on en bénéficie.
  • Laisser sortir avant d’entrer.
  • Se tenir à droite dans un escalier mécanique.
  • Céder sa place sans attendre qu’on la demande.
  • Saluer en entrant dans un commerce, une salle d’attente, un ascenseur.

Ce qui ne se fait pas

  • Lâcher une porte au nez de celui qui suit.
  • Occuper toute la largeur d’un trottoir à plusieurs.
  • Téléphoner à voix haute dans un transport ou une file d’attente.
  • Doubler dans une file, même « juste pour une question ».
  • Insister lorsqu’une place cédée est refusée.

Parler et écouter

Au téléphone

On s’annonce : « Bonjour, Paul Berger à l’appareil. » On demande si l’on dérange, et l’on tient compte de la réponse. On ne téléphone pas avant neuf heures, entre midi et quatorze heures, ni après vingt-et-une heures, sauf urgence ou intimité.

C’est celui qui appelle qui met fin à la conversation, et c’est lui qui rappelle si la communication est coupée. Le message vocal — de plus en plus rare — reste préférable à trois appels manqués.

Le téléphone portable, en présence de quelqu’un, se pose face contre table ou reste dans la poche. Consulter son écran pendant qu’une personne vous parle est l’exact équivalent contemporain de regarder par-dessus son épaule dans un salon.

Écouter

La règle la plus difficile de toutes : laisser finir. On ne coupe pas, on ne termine pas la phrase d’autrui, on ne répond pas à une question par le récit d’une expérience personnelle.

Celui qui parle sans écouter n’est pas en conversation : il fait un discours à qui n’en voulait pas.

Giovanni Della Casa Galateo 1558

Remercier, s’excuser, être ponctuel

Remercier

Un remerciement est immédiat, précis et proportionné. Immédiat : le jour même pour un service, dans les trois jours pour une réception, dans la semaine pour un cadeau reçu par la poste. Précis : on nomme la chose reçue. Proportionné : on ne rédige pas trois pages pour un ticket de métro dépanné.

Un remerciement écrit se répond par… rien. C’est le seul courrier qui n’appelle pas de réponse, et il est inutile de remercier d’un remerciement.

S’excuser

Les bonnes excuses sont courtes, sans explication longue, et suivies d’une réparation quand elle est possible. « Je suis désolé, j’ai eu tort, voici ce que je vais faire » suffit et clôt l’affaire.

Les mauvaises excuses sont reconnaissables à un seul signe : elles contiennent le mot « mais ». « Je suis désolé, mais tu comprends… » n’est pas une excuse ; c’est un plaidoyer.

Être à l’heure

CirconstanceRègle
Rendez-vous professionnelÀ l’heure exacte, arriver 5 minutes avant sur place
Dîner chez des particuliers5 à 15 minutes après l’heure indiquée
Déjeuner ou dîner au restaurantÀ l’heure exacte
Cérémonie religieuse10 à 15 minutes avant
Spectacle, concertAvant la fermeture des portes, sans exception
Train, avionSelon la marge annoncée, jamais « au plus juste »

La ponctualité, situation par situation.

Au-delà de dix minutes de retard, on prévient. C’est la seule règle absolue : le retard n’est pas grave, le silence l’est. Prévenir transforme une impolitesse en information.

Le pourboire

En France, le service est compris dans les prix affichés : le pourboire est un supplément volontaire, jamais un dû, et son absence ne se reproche pas. Cela dit, il existe des usages constants, et les ignorer passe pour de la sécheresse.

SituationUsage courant
Café, boisson au comptoirLa petite monnaie, ou rien
Restaurant, service satisfaisant5 à 10 % de l’addition
Taxi, voiture de transportArrondir à la hausse
CoiffeurQuelques euros, ou rien
Hôtel : bagagiste1 à 2 € par bagage
Livraison à domicile1 à 3 €
Ouvreuse, vestiaireSelon l’affichage, souvent supprimé

Usages du pourboire en France. Aucun n’est obligatoire.

Ce qui a disparu, ce qui reste

Trois usages ont réellement quitté la vie française : le salut par le chapeau, disparu avec le chapeau lui-même dans les années 1960 ; le retrait du gant pour serrer la main ; et le baise-main hors de quelques milieux.

Trois autres n’ont jamais été aussi nécessaires : saluer en entrant, dans une société où l’on croise davantage d’inconnus qu’à aucune époque ; prévenir de son retard, dans un monde où chacun est joignable ; et poser son téléphone, seule manière contemporaine de dire à quelqu’un qu’il compte plus que ce qui pourrait survenir.

C’est le mouvement ordinaire des usages : ils meurent quand l’objet meurt, et ils naissent quand un objet neuf crée une gêne neuve. La politesse n’est pas un patrimoine à conserver, mais une compétence à mettre à jour.

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