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Dossier XII · Charité & générosité

L’art de donner

La plus haute politesse est celle qui ne se voit pas : celle du don discret, de l’invitation faite à qui ne peut rendre, du service qu’on ne rappelle jamais. Voici l’art délicat de donner — et celui, plus délicat encore, de recevoir.

14 min de lecture 6 chapitres

Le tableau de Millet qui ouvre ce dossier montre trois femmes ramassant, sur un champ moissonné, les épis laissés par la récolte. Le glanage était un droit coutumier : le propriétaire devait laisser aux pauvres ce qui tombait. C’est l’une des plus anciennes formes d’aide organisée, et elle contient déjà tout ce que ce dossier examine — on donne sans se montrer, on reçoit sans demander, et personne n’a à dire merci.

Car le don est la situation sociale la plus délicate qui soit. Il crée mécaniquement une dette, une inégalité, une gêne. Toutes les règles qui suivent visent à désamorcer ces trois effets.

Les trois principes

Un don ne doit pas obliger

C’est le principe cardinal. Un présent qui appelle une contrepartie n’est pas un don : c’est une avance. Un service rendu que l’on rappelle n’est pas un service : c’est un placement.

D’où la règle de forme la plus constante des traités français : on ne parle jamais d’un don que l’on a fait. Ni pour s’en flatter, ni pour s’en plaindre, ni même pour vérifier qu’il est arrivé.

On donne ce dont l’autre a besoin

La faute la plus courante n’est pas l’avarice : c’est l’égoïsme du donateur qui offre ce qu’il aurait aimé recevoir. Un objet décoratif imposant, une expérience à organiser, un animal, un livre qu’il faut lire : autant de dons qui créent une charge.

Le bon présent se reconnaît à trois signes : il se range, il se consomme ou il se transmet, et il ne demande à celui qui le reçoit aucune décision.

La discrétion fait partie du don

Un don public engage celui qui le reçoit devant témoins. C’est pourquoi l’aumône, l’aide à une famille, le prêt d’argent, la prise en charge d’un frais se font sans témoin, et se règlent, quand c’est possible, avant que la question ne se pose.

Le bienfait perd son prix dès qu’il est publié, et l’obligé ne pardonne guère à celui qui l’a rendu témoin de sa pauvreté.

Antoine de Courtin Nouveau traité de la civilité 1671

Les cadeaux d’usage

CirconstanceCe qui convientCe qui pèse
Dîner chez des amisVin de garde, thé, confiserie, fleurs envoyées avantFleurs en botte à préparer, dessert non annoncé
Séjour chez des prochesUn présent envoyé au retour, avec le mot de châteauUn présent apporté trop coûteux
NaissanceObjet utile et durable, ou service concretVêtements de naissance déjà offerts en nombre
MariageListe, ou présent personnel durableObjet imposant hors liste
Anniversaire d’un procheCe qu’il a mentionné dans l’annéeCe que l’on aime, soi
Départ, mutationSouvenir collectif, léger à transporterObjet volumineux
ConvalescenceNourriture prête, lecture facile, présence brèveBouquet à soigner, visite longue

Les présents les plus courants et ce qu’ils supposent.

Le prix

L’usage français ne fixe aucun montant, et c’est heureux. Il fixe en revanche une règle de proportion : un présent trop cher gêne. Il oblige celui qui le reçoit à rendre l’équivalent ou à porter une dette, et il place le donateur en position de supériorité.

Entre égaux, on offre ce que l’autre pourrait offrir. Vers quelqu’un de moins fortuné, on offre moins que ce qu’on pourrait, et l’on choisit un objet dont le prix ne se lit pas.

Recevoir

C’est la moitié négligée du sujet, et la plus difficile. Mal recevoir un présent, c’est punir celui qui l’a fait.

Recevoir un présent ou un service

Ce qui se fait

  • Accepter simplement, en regardant la personne.
  • Remercier une fois, précisément, en nommant la chose.
  • Ouvrir le paquet devant celui qui l’offre, s’il est présent.
  • Reparler du présent plus tard, une fois : « ton livre m’accompagne depuis un mois ».
  • Accepter un service que l’on ne pourra pas rendre — et le dire simplement.

Ce qui ne se fait pas

  • Protester : « il ne fallait pas », répété trois fois, dévalue le geste.
  • Rendre immédiatement l’équivalent, ce qui annule le don.
  • Mettre le paquet de côté sans l’ouvrir, si le donateur est là.
  • Comparer avec un autre présent reçu.
  • S’excuser de recevoir.

Donner à ceux qui ont besoin

L’aumône

Elle reste, dans l’usage français, un geste de rue. Les traités anciens la codifiaient minutieusement ; l’usage contemporain retient trois choses.

On regarde la personne. Donner sans regarder est une forme de refus, et beaucoup de personnes à la rue disent que l’invisibilité pèse plus que le dénuement.

On répond quand on ne donne pas. « Non, désolé » prononcé en regardant vaut infiniment mieux que le silence. C’est le minimum de la civilité, et il ne coûte rien.

On donne ce qui sert. Nourriture, boisson chaude, produits d’hygiène, ou argent — le soupçon sur l’usage de l’argent donné est une commodité du donateur, non un principe.

L’aide à un proche en difficulté

C’est la situation la plus délicate, parce qu’elle met en jeu l’amour-propre.

Trois formes fonctionnent. Le prêt qu’on n’attend pas : on prête en ayant décidé à l’avance de ne pas réclamer, et l’on ne mentionne plus jamais la somme. La dépense prise en charge en amont : on règle la facture, on achète les billets, on paie la cantine — avant que la question ne se pose. Le travail donné : on emploie, on recommande, on met en relation, ce qui vaut mieux que tout argent.

Une forme échoue toujours : l’aide assortie de conseils. Celui qui donne et explique en même temps comment il fallait s’y prendre fait payer son aide au prix fort.

Donner à une œuvre

En son nom ou anonymement ? L’anonymat est la forme la plus pure, mais le don nominatif a une vertu : il entraîne. Les campagnes de collecte montrent qu’un don visible en suscite d’autres. On peut donc donner en son nom sans manquer à la discrétion, à condition de ne pas en parler soi-même.

En mémoire de quelqu’un. C’est l’usage désigné par la mention « ni fleurs ni couronnes » : on adresse à l’œuvre indiquée un don, et l’on informe la famille d’un mot sans mentionner le montant.

Le don régulier. Une petite somme mensuelle vaut mieux, pour une association, qu’un don annuel plus élevé : elle permet de prévoir. C’est une information utile, que les donateurs ignorent souvent.

FormeEffetPrécaution
Aumône directeImmédiat, personnelRegarder, répondre même en refusant
Don à une associationDurable, mutualiséVérifier la transparence des comptes
Don régulierPermet la prévisionPrévenir en cas d’interruption
BénévolatLe plus utile en heuresS’engager sur une durée tenable
Legs, donationConsidérableVoir un notaire, informer les héritiers

Les formes du don, et ce qu’elles supposent.

Ce que la charité fait à la politesse

On peut trouver étrange de traiter du don dans un site consacré aux bonnes manières. C’est pourtant le même sujet, et Jean-Baptiste de La Salle le disait en 1703 : la civilité est la forme visible de la charité, et la charité est la raison d’être de la civilité.

Une politesse qui ne servirait qu’à distinguer ceux qui savent de ceux qui ignorent serait une mécanique vide — et c’est le reproche qu’on lui fait, souvent à bon droit. Ce qui la sauve, c’est précisément ce qui la relie au don : l’effort de faire passer autrui avant soi, dans les grandes choses comme dans les mille détails d’une journée.

Céder le passage et donner de l’argent sont, à des échelles différentes, le même geste : on se retire un peu pour faire de la place à quelqu’un d’autre.

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