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Dossier IV · L’élégance

Le vestiaire de l’homme

S’habiller, c’est répondre à une question posée par la circonstance. Le carton dit « cravate noire » : il y a une réponse juste, et mille approximations. Voici chaque tenue, pièce par pièce, avec l’heure à laquelle elle se porte et les fautes qui la trahissent.

18 min de lecture 7 chapitres

Il existe, en matière de vêtement masculin, une différence de nature entre le goût et la règle. Le goût dit quelle nuance de bleu vous va ; la règle dit qu’à sept heures du soir, un carton portant « cravate noire » interdit la cravate longue. On peut discuter du premier, jamais du second — et c’est heureux, car cela dispense de discuter.

Ce dossier ne traite que de la règle. Elle tient en peu de lignes, se retient en une lecture, et rend un service considérable : celui de n’avoir plus à se demander, la veille d’un dîner, ce que l’on va bien pouvoir mettre.

Si l’on vous remarque dans la rue, c’est que vous êtes mal habillé.

Beau Brummell attribué

Lire un carton d’invitation

La mention de tenue figure en bas à gauche du carton. Elle n’est pas une suggestion.

MentionTenue attendueHeure
Cravate blanche / White tieHabit à queue-de-pie, gilet et nœud blancsAprès 19 h
Habit et décorationsHabit, avec insignes et plaquesAprès 19 h
Cravate noire / Black tieSmoking, nœud papillon noirAprès 18 h
Smoking de rigueurIdem, formulation françaiseAprès 18 h
JaquetteJaquette, pantalon rayé, giletJournée, jusqu’à 18 h
Tenue de villeCostume sombre, chemise, cravateToute heure
Tenue correcte exigéeVeste obligatoire, cravate conseilléeToute heure
Élégance décontractéeVeste, sans cravate, chaussures de cuirToute heure

Les mentions de tenue et ce qu’elles imposent réellement.

L’habit : la cravate blanche

C’est le sommet, et la seule tenue qu’on ne puisse pas improviser.

Les pièces

  • L’habit : veste noire à queue-de-pie, revers de soie à pointes, jamais boutonnée — ses boutons sont décoratifs. Le devant s’arrête à la taille.
  • Le pantalon : noir, à deux galons de soie sur la couture extérieure (le smoking n’en a qu’un), taille haute, sans passants ni ceinture — il se tient par des bretelles.
  • Le gilet : blanc, en piqué de coton (marcella), à trois boutons, coupé plus court que le devant de l’habit et ne dépassant jamais de celui-ci.
  • La chemise : blanche, plastron rigide en piqué, col cassé (les pointes rabattues), poignets mousquetaires, fermée par des boutons de plastron et des boutons de manchette assortis.
  • Le nœud papillon : blanc, en piqué, noué à la main. Un nœud préfait, sous une cravate blanche, est une contradiction dans les termes.
  • Les chaussures : escarpins vernis, ou richelieux noirs vernis, avec des chaussettes de soie noires montantes.

Quand la porte-t-on encore

En France : grands bals, dîners de gala, certaines soirées d’opéra, réceptions officielles au plus haut niveau, et remises d’insignes prescrivant l’habit. Elle est rare — assez rare pour qu’on la loue plutôt qu’on l’achète, sauf si l’on doit la porter plus de trois fois par an. Nous consacrons un article entier à la question de savoir où et comment acheter son frac.

Le smoking : la cravate noire

C’est la tenue de soirée usuelle. Elle est simple, elle est belle, et elle se trompe pourtant huit fois sur dix.

Les pièces

  • La veste : noire ou bleu nuit — le bleu nuit paraît plus noir que le noir sous la lumière artificielle, ce qui explique sa faveur. Revers de soie, châle ou à pointes, jamais à cran droit (qui est un revers de costume de ville). Un seul bouton.
  • Le pantalon : assorti, un galon de soie, taille haute, sans passants.
  • La chemise : blanche, col cassé ou col rabattu classique, plastron uni, plissé ou en piqué. Poignets mousquetaires de préférence.
  • Le nœud papillon : noir, en soie ou en velours, noué à la main, et assorti aux revers.
  • La taille : elle ne se montre jamais. On la couvre d’une ceinture de smoking (cummerbund, plis vers le haut) ou d’un gilet bas noir. Jamais de ceinture à boucle.
  • Les chaussures : richelieux noirs unis, vernis ou impeccablement cirés. Chaussettes noires, en soie ou en fil d’Écosse, montantes.

Le smoking : les huit fautes courantes

Ce qui se fait

  • Nouer soi-même son nœud papillon — l’imperfection du nœud fait main est le signe.
  • Couvrir la taille par une ceinture de smoking ou un gilet.
  • Choisir des revers de soie, châle ou à pointes.
  • Porter des chaussettes montantes : assis, jambes croisées, le mollet ne se découvre pas.
  • Garder la veste fermée debout, l’ouvrir assis.

Ce qui ne se fait pas

  • Le nœud papillon préfait, à clip ou à élastique.
  • La cravate longue, noire ou non, avec un smoking.
  • La ceinture de cuir à boucle, qui trahit un pantalon de costume ordinaire.
  • Le gilet ou le nœud de couleur, sauf carton le prescrivant expressément.
  • La chemise à col boutonné (button-down) ou à poche poitrine.
  • La montre de sport, en acier et caoutchouc.

La jaquette : la tenue de jour

La jaquette est la tenue la plus formelle de la journée. Elle se porte aux mariages célébrés avant dix-huit heures, à certaines cérémonies officielles, aux courses hippiques de prestige.

  • La jaquette : veste noire ou gris anthracite, à un bouton, dont les pans s’allongent derrière en arrondi.
  • Le pantalon : gris à fines rayures verticales, jamais assorti à la veste.
  • Le gilet : gris perle ou chamois, parfois croisé.
  • La chemise : blanche, col cassé ou col classique.
  • La cravate : gris argent, ou lavallière (ascot) pour le marié. Nœud papillon exclu.
  • Le chapeau : haut-de-forme, en principe. Il ne se porte plus qu’aux courses.

Le costume de ville

C’est la tenue que l’on porte le plus, celle que l’on soigne le moins, et celle où l’écart entre l’homme bien mis et les autres se voit le mieux.

Les règles qui ne changent pas

Le bouton du bas ne se boutonne jamais. Ni celui du gilet, ni celui d’une veste à trois boutons. La tradition attribue l’usage à Édouard VII, dont l’embonpoint tendait le gilet ; qu’elle soit vraie ou non, la règle est universellement observée. Pour une veste à trois boutons, le mémento anglais dit : sometimes, always, never — le premier parfois, le deuxième toujours, le troisième jamais.

On ferme sa veste debout, on l’ouvre assis. Une veste boutonnée en position assise fait des plis en éventail sur le ventre et menace le bouton.

La chemise dépasse d’un demi-centimètre au poignet et d’un centimètre au col. Ce n’est pas un détail de dandy : c’est ce qui protège le col et les manches de la veste de l’usure.

Le pantalon tombe sur la chaussure avec un seul pli léger — le break. Trop court, il découvre le mollet ; trop long, il s’écrase.

ChaussureCaractèreAvec quoi
Escarpin verniCérémonie du soirHabit
Richelieu noir uni (oxford)Le plus habillé des souliers de villeSmoking, costume sombre, jaquette
Richelieu noir à bout golfHabillé, plus décoratifCostume de ville
Derby noirMoins habillé (laçage ouvert)Costume de ville, veste seule
Richelieu ou derby marronJournée, campagne, ville en FranceCostume clair, flanelle, tweed
MocassinDécontractéVeste seule, jamais un costume de cérémonie

Les chaussures, du plus habillé au plus décontracté.

Les accessoires

La cravate descend jusqu’au milieu de la boucle de ceinture — ni plus haut, ni plus bas. Sa largeur suit celle des revers de la veste. Le nœud s’accorde au col : nœud simple pour un col étroit, double ou Windsor pour un col italien largement ouvert.

La pochette ne s’assortit jamais exactement à la cravate : l’ensemble vendu en coffret est la marque la plus sûre du contraire de l’élégance. Elle rappelle une couleur de la chemise, de la cravate ou de la veste, sans la répéter. Nous lui consacrons un article entier.

Les chaussettes s’accordent au pantalon, jamais aux chaussures, et se choisissent assez longues pour qu’aucune peau ne paraisse quand on croise les jambes. C’est, avec le nœud préfait, la faute la plus visible du vestiaire masculin.

La ceinture et les bretelles ne se portent pas ensemble. Un pantalon de cérémonie se tient par des bretelles ; un pantalon de ville, par l’une ou par les autres.

La montre s’accorde à la tenue comme une chaussure : cuir et boîtier fin pour le costume, acier pour la journée, rien du tout — ou presque — avec l’habit, où l’on consultait autrefois une montre de gousset.

L’entretien : ce qui fait durer trente ans

Un beau vêtement mal entretenu paraît moins bien qu’un vêtement ordinaire soigné. Trois habitudes suffisent.

Faire reposer. Un costume ne se porte pas deux jours de suite : les fibres de laine ont besoin de vingt-quatre heures pour reprendre leur forme. Deux costumes portés en alternance durent plus longtemps que quatre portés au hasard.

Brosser plutôt que nettoyer. Le nettoyage à sec agresse la laine. Une brosse de soie naturelle, passée après chaque port, enlève la poussière qui coupe les fibres.

Embaucher et cirer. Les embauchoirs de cèdre, mis dès qu’on se déchausse, absorbent l’humidité et maintiennent la forme. Le cirage nourrit le cuir et le protège de l’eau — c’est le geste que nous détaillons dans notre fiche sur l’art de cirer ses chaussures.

Ce qui a changé, et ce qui tient

Le chapeau a disparu de la rue dans les années 1960, et avec lui tout un vocabulaire du salut. Le gant de ville a suivi. La cravate a cessé d’être obligatoire au bureau au tournant des années 2000 : elle est devenue, exactement comme la lettre manuscrite, un signe au lieu d’être une norme — et donc plus lisible qu’avant.

En revanche, rien n’a bougé du côté des tenues de cérémonie. Un smoking de 1930 se porte aujourd’hui sans une retouche de principe ; un habit de 1900 aussi. C’est la propriété des vêtements dont la forme est fixée par une règle et non par une mode : ils ne se démodent pas, puisqu’ils n’ont jamais été à la mode.

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